MAMBIRI, REFUGE DES DÉPLACÉS DE KAARTA : UNE INTÉGRATION RÉUSSIE, MAIS L’ÉTAU FONCIER SE RESSERRE  

En janvier 2019, une frange de la population de Sakoura (commune de Guémoucouraba, Kaarta), qualifiée « d’esclave » par des autochtones, dit avoir subi des traitements inhumains et des pratiques assimilables à l’esclavage. Selon les déplacés, leurs biens ont été expropriés, des injonctions humiliantes imposées, et des violences (coups, blessures, séquestrations) ont été commises durant près de six mois. Acculées, plusieurs familles ont quitté Sakoura en abandonnant biens matériels et immatériels, y compris les animaux. Leur refuge : Mambiri, à plus de 40 km de Kita, dans la commune rurale de Souransan Toumoto.

 

Sept ans après ce déplacement forcé, comment survivent-ils et quel rôle la société d’accueil joue-t-elle dans leur réinsertion socioéconomique ? Notre reporter s’est rendu sur place.

Le problème : un déplacement forcé et une vulnérabilité durable

À Mambiri, ces déplacés sont aujourd’hui estimés à plus de 2000 personnes, regroupées au sein de plus de 46 familles. La plupart sont originaires des communes de Guémoucouraba, Djougoun et Dindanko. Ils disent avoir tout perdu au départ de Sakoura et rester confrontés à des besoins essentiels, notamment l’accès à la terre cultivable, indispensable à leur survie puisque la majorité se dit agricultrice et éleveuse.

La réponse locale : l’accueil organisé et la « Diatiguiya » comme méthode d’intégration

Selon le maire de Souransan Toumoto, M. Monciré Coulibaly, la première arrivée a eu lieu dans la nuit du 18 au 19 janvier 2019 : Mamadou Traoré et sa famille (69 membres). Le conseil communal a procédé à un recensement (femmes, hommes, enfants), a écouté les familles et a cherché des solutions immédiates. Le chef du village a, de son côté, réuni le conseil de village pour mobiliser l’ensemble des acteurs autour d’un accueil « à bras ouverts » : tuteurs, nourriture, vêtements, protections diverses et appuis.

Chaque chef de famille de Mambiri aurait accueilli au moins une famille déplacée. Face à l’effectif familial important et aux conditions de logement (plusieurs personnes dans une chambre), une alternative a été proposée : un espace pour construire. Aujourd’hui, cet espace est presque entièrement occupé par les déplacés, dont beaucoup affirment ne plus vouloir retourner dans leurs localités d’origine.

Les appuis reçus : solidarité communale et aides extérieures

La solidarité a dépassé Mambiri : d’autres villages de la commune ont contribué à la prise en charge urgente (céréales, argent, condiments, savon). Des ONG et partenaires se sont également mobilisés, ainsi que des autorités administratives (préfet, gouverneur), selon le maire.

Parmi les appuis cités, l’Unicef, via le gouvernorat de Kayes : bâches/abris provisoires, produits de traitement d’eau, ustensiles de cuisine ; Plan Mali : moustiquaires et dons (riz, condiments) et Islamic Relief qui a réalisé une adduction d’eau pour l’accès à l’eau potable.

Selon le maire, à Mambiri, le terme « étranger » devrait « faire mal » : l’objectif affiché a été d’en faire des habitants à part entière. Il dit avoir « galvanisé » les déplacés en leur transmettant la Diatiguiya et l’idée d’égalité en droits et devoirs : à Mambiri, « nous sommes les mêmes ».

Les signes d’intégration mis en avant par plusieurs témoignages, mariages entre déplacés et autochtones ; participation commune aux baptêmes et cérémonies ; symbiose culturelle (chants, danses) ; intégration dans des associations et tontines ou encore paiement des taxes et impôts comme les autres habitants.

Dame Dado Traoré, déplacée de Sakoura, confirme l’accueil : après l’enregistrement, les familles ont été réparties dans les ménages de Mambiri, et des lopins de terre ont été partagés pour permettre de cultiver et nourrir les familles. Elle affirme qu’à Mambiri, ils ont « oublié le Djon-yaa », se sentent respectés et se disent désormais « Mambirika ». Elle cite comme symbole le mariage de son fils Boukari Keita avec une autochtone, Niara Diarra, avec deux enfants en cinq ans.

Mamadou Coulibaly insiste sur la restauration de la dignité : le mot « déplacé » ne se prononcerait plus, des sanctions auraient été prévues et une commission veillerait au respect de cette règle. Il affirme avoir donné sa fille en mariage à un autochtone. D’autres déplacés, dont Oumou Fofana dite « Mambiri Oumou », Fanta Diarra, Mangué Sidibé, Moussa Sidibé et Tounko Diarra, expriment la même reconnaissance envers la société d’accueil.

À Mambiri, Djita Coulibaly, notable, souligne la participation des déplacés à la vie associative : dans la plus importante association des femmes, on compterait 50 femmes de chaque côté. L’association aurait bénéficié d’un moulin, d’une machine de séchage et d’un téléphone doté d’un logiciel informant sur les marchés et plateformes d’échange. Elle mentionne aussi une formation de la GIZ en embouche bovine : sur 10 places, 7 seraient revenues aux ressortissants de Sakoura installés à Mambiri.

Sur la base de ces éléments, aucune difficulté majeure d’intégration sociale n’est signalée aujourd’hui par les personnes rencontrées.

Si l’intégration sociale est présentée comme acquise, les déplacés font face à deux problèmes majeurs selon le maire, une réponse jugée insuffisante de l’État pour « mettre ces gens dans leur droit » mais surtout, l’accès à la terre cultivable.

Le maire rappelle que la plupart des déplacés sont cultivateurs/éleveurs, souvent au sein de familles très nombreuses (il cite une famille Traoré « avec plusieurs centaines de personnes à nourrir »). Or, dans une zone où « toutes les terres appartiennent aux gens », obtenir de nouvelles superficies devient quasi impossible. Pour y répondre, il dit avoir écrit à l’administration pour demander la cession d’une partie de la forêt classée jouxtant la localité, afin de permettre la production. Il plaide l’urgence d’un déclassement, estimant que « l’homme vient avant la forêt » et que l’accès à la terre renforcerait leur liberté et leur stabilité.

Les déplacés rencontrés confirment la difficulté : la population a augmenté avec leur arrivée, les terres sont insuffisantes et certaines seraient infertiles. Dado Traoré explique que le manque de production empêche de couvrir les besoins essentiels, y compris les suivis prénataux et postnataux. Tounko Diarra raconte n’avoir pas obtenu de terre lors du dernier hivernage et devoir recourir à des activités occasionnelles pour nourrir une vingtaine de bouches, tout en affirmant rester fier de payer l’impôt et d’être considéré.

Pistes proposées par les acteurs locaux : produire plus sur moins d’espace et diversifier les revenus

Face à la rareté foncière, plusieurs solutions sont évoquées par les déplacés et les acteurs locaux, sans être présentées comme déjà mises en œuvre à grande échelle : formations et activités génératrices de revenus (Mamadou Coulibaly) ; formation des femmes en saponification (Oumou Fofana) ; accès à des périmètres maraîchers, élevage de petits ruminants (Fanta Diarra, Mangué Sidibé) ; appuis matériels (grillages pour jardins maraîchers) et possibilités d’élevage (Moussa Sidibé) ; valorisation de compétences des jeunes en fabrication de pain (Djita Coulibaly).

Ces ménages, majoritairement agriculteurs, ont reçu des terres de culture, mais les superficies octroyées sont jugées insuffisantes pour atteindre l’autosuffisance et l’autonomie. Pour minimiser le risque d’insécurité alimentaire persistante, des actions visant à produire davantage sur l’espace disponible — notamment des formations en techniques de production végétale — sont présentées comme nécessaires, appelant l’appui des partenaires techniques et financiers et de toute personne de bonne volonté.

Mady Tounkara

Ce reportage est publié grâce au soutien de l’Ambassade du Royaume des pays-Bas, à travers le Famoc, dans le cadre du projet, lutte contre les extrémismes à travers le journalisme de solutions.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *