SAUVEGARDE DU FLEUVE NIGER: Quand la volonté politique se heurte à la corruption

Pays continental, le Mali n’a aucun littoral pour le débouché des deux fleuves qui traversent le pays, le Niger et le Sénégal. Deux cours d’eau qui représentent des éléments majeurs et vitaux dans la survie de la population et le développement du pays. Des sources vitales aujourd’hui dangereusement menacées par les sites d’orpaillage par drague. Une pratique malsaine dans le lit même des fleuves avec de surcroît l’utilisation du mercure pour identifier le précieux métal jaune. Les actions envisagées comme l’expression de la volonté politique brillent plutôt par leur manque de pertinence et d’efficacité. Et quand elles le sont, leur mise en œuvre ne fait pas l’objet d’une rigueur.

Drague sur la rivière Baoulé, plus que jamais menacée par l’orpaillage

Le Conseil des ministres du 31 mai 2018 a adopté des projets de texte relatifs à la ratification de l’Accord de financement, signé le 29 mars 2018 à Bamako, entre le gouvernement de la République du Mali et l’Association internationale de Développement (IDA). Un engagement relatif au financement du Projet de réhabilitation économique et environnementale du fleuve Niger. Il s’agit du 3e fleuve le plus important de l’Afrique, par sa longueur de 4200 Km, dont 1700 au Mali.

Ainsi, l’IDA accorde à notre pays un prêt d’un montant de 7 346 718 400 francs CFA (11 200 000 Euros) pour les travaux envisagés. Il s’agit notamment de développer un système de gestion des connaissances et de suivi de la dynamique des écosystèmes aquatiques ; d’améliorer la sécurité et la viabilité financière de l’infrastructure portuaire et du transport fluvial dans le Delta intérieur du Niger ; de contribuer à la protection et à la remise en état des berges du fleuve Niger et des canaux.

Quel peut être l’impact réel desdits travaux sur la sauvegarde de cet important cours d’eau facteur de brassage et de vitalité socioculturelle et économique au sein et entre les pays traversés (Guinée-Conakry, Mali, Niger, Bénin, Nigéria) ? L’urgence en la matière est la réaffirmation d’une réelle volonté politique contre les fléaux qui menacent ce fleuve, notamment l’orpaillage par le dragage. Ce fléau est un sérieux péril pour cette source de vie et un tremplin de développement socioéconomique.

«Aujourd’hui nous ne gagnons pratiquement rien dans la pêche. Or, nous avons hérité ce métier de nos ancêtres. Beaucoup d’entre nous ne savent pas faire autre chose», confiait récemment à la presse M. Dramane Konta, le chef des Bozo à Bamako. Ce pêcheur est aussi menacé que la centaine de familles sous ses ordres. La raison de ce malheur à l’horizon, qui semble inexorable, est l’utilisation disproportionnée des dragues dans les cours d’eau, notamment les fleuves Niger et Sénégal ainsi que leurs affluents. «Il y a trois à cinq ans, on trouvait suffisamment de poissons ici.  Maintenant, on peut passer une journée dans l’eau pour deux ou trois kilos de poissons. Les dragues polluent l’eau, changent sa couleur en permanence et dispersent les poissons», déplore l’un des héritiers du chef.

Lors de l’une de ses nombreuses interventions sur le sujet, le président Thierno Mohamed Baldé de l’Association «Sauvons le fleuve Niger» a dénombré environ 145 dragues le long des berges entre Bamako et la frontière guinéenne (Banancoro, Kéla, Séguéla, Bancoumana, Djoliba…).  Et les exploitants ne sont pas que des Maliens. Mais, aussi des Coréens, des Chinois… qui sont de plus en plus nombreux. Ces supposés orpailleurs utilisent le mercure, le cyanure et d’autres produits chimiques qui polluent l’eau. Et les pêcheurs subissent directement les conséquences de cette pratique.

«L’orpaillage traditionnel par dragage dans le lit du fleuve et ses cours nous interpelle tous et pose aujourd’hui le problème en termes de sauvegarde de la ressource qu’est le fleuve Niger», avait alerté Dr Baba N’Diaye, Chef du département productions et gestion des écosystèmes à l’Agence du bassin du fleuve Niger (ABFN). C’était lors d’une conférence organisée dans le cadre de la 18e édition de la «Quinzaine de l’Environnement» (5 au 15 juin 2017) sur le thème, «L’orpaillage par drague dans le lit du fleuve : Entre l’Economique et l’Environnemental, cas de Kangaba».

 Une flagrante violation du code minier

 Parmi les conséquences désastreuses sur le fleuve, le conférencier cite, entre autre, la pollution de l’eau du fleuve et ses autres ressources comme le poisson, la fuite de la faune aquatique du fait du vacarme provoqué par les machines, la fréquence des maladies, etc. Comment peut-on croire à une quelconque volonté politique de sauver le fleuve Niger alors que cette activité périlleuse est exercée en toute illégalité au vu et au su de tous, surtout des autorités politiques et administratives ? Parce que la corruption est passée par là. Financièrement, les enjeux sont assez importants.

Et ceux (notabilités, leaders communautaires, élus communaux, députés) qui sont supposés se rebeller contre cette pratique mafieuse et sensibiliser les populations sont tous mouillés dans ce fléau. Certains élus du Mandé sont devenus de nos jours des multimillionnaires grâce au juteux commerce des dragues et la couverture de leur utilisation illégale.

Qu’est-ce qui peut pousser des Chinois et des Coréens à venir s’installer au Mali pour l’orpaillage s’ils ne bénéficient pas de complicité dans les services de l’Etat ? D’ailleurs, ces exploitants vous disent sans ambages qu’ils ont des permis dument délivrés par les autorités compétentes. Oui, des permis pour exercer une activité illégale. En effet, l’orpaillage tel que pratiqué aujourd’hui est une violation flagrante du code minier. Il est vrai que l’orpaillage traditionnel a toujours existé dans notre pays.

Mais, dès qu’on a recours à un système mécanisé comme les dragues, on tombe sous le coup d’une réglementation applicable à la petite mine. Et selon nos investigations, l’exploitation à ce niveau est liée à l’obtention préalable d’une autorisation ou d’un permis, délivré par un décret du Département en charge des mines.

La réalité est autre sur le terrain où rares sont ceux qui sont en possession d’une telle autorisation. «Profitant de la complicité de certaines mairies, beaucoup de gens menant cette activité contournent le code et se font délivrer d’autres types d’autorisations par les responsables de ces mêmes collectivités», déplore un écologiste. Et nous sommes parvenus au même constat.

Ce qui explique pourquoi, en si peu de temps, les sites d’exploitations par dragages ont connu une prolifération extraordinaire sur nos différents cours d’eau (Niger, Sénégal, Bani, Baoulé, Sankarani, Falémé…).
En 2017, pus de 350 sites d’orpaillages artisanaux étaient recensés dans notre pays. Un chiffre qui a certainement doublé aujourd’hui à cause du laxisme des autorités compétentes et surtout la rentabilité de l’exercice irrégulier de cette activité traditionnelle.

L’orpaillage par drague menace de jour en jour l’avenir des sources d’eau du Mali. En effet, c’est «une pratique insalubre» qui occupe de plus en plus d’espaces dans le lit des fleuves. En plus de ça, l’utilisation du mercure est en train de polluer les cours d’eau comme le fleuve Niger, une source nourricière pour les populations qui vivent sur ses rives entre la Guinée et le Nigéria.

Aujourd’hui, nous avons dépassé le seuil de l’information et de la sensibilisation. Il est temps que le gouvernement s’assume en interdisant (par un décret ou une loi) le dragage dans nos cours d’eau. Il ne s’agit pas non plus d’interdire pour se donner bonne conscience. Mais, aussi se donner les moyens d’appliquer cette décision dans toute sa rigueur. Le Projet de réhabilitation économique et environnementale du fleuve Niger doit commencer par une telle mesure sinon il sera voué à l’échec !

Moussa Bolly

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