Mme TOURE FATOUMATA TRAORE : Une Tombouctienne au cœur du développement

Née d’un père originaire de Tombouctou (Tonka) et d’une mère de San, la courageuse Madame Touré Fatoumata Traoré, issue d’une famille modeste et conservatrice, s’est tracée un chemin brillant. Grandi à Tombouctou, elle a choisi la voie du développement et l’épanouissement de la femme pour venir en aide à sa communauté et à son pays. Elle était récemment, la Secrétaire permanente de l’Initiative pour la Transparence dans les Industries extractives (ITIE) au Mali. Elle s’est ouverte à nous sur son parcours impressionnant. Suivez.

NYELENI Magazine : Parlez-nous de votre cursus scolaire et universitaire ?

Mme Traoré Fatoumata : J’ai effectué mes études primaires et secondaires à Tombouctou. Après le BAC, je suis venue à Bamako pour continuer mes études à l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) où j’ai obtenu une maitrise en Droit Privé. J’ai travaillé pendant deux ans ici à Bamako, avant d’obtenir une bourse d’études de 3ème cycle pour aller en Suisse précisément à Genève où, j’ai pu obtenir deux diplômes, un Diplôme d’Etudes Approfondies (DEA) en Etudes de développement et ensuite un Diplôme d’Etudes Supérieures Spécialisées (DESS) en Développement durable des espaces et des sociétés à fortes contraintes dans les Universités de Genève et de Lausanne en Suisse.

NYELENI Magazine : Quelle est l’activité que vous menez actuellement ?  

Mme Traoré Fatoumata : J’ai toujours été une personne active dans le domaine du développement et de l’avancement de la cause des femmes. Ces dernières constituent aujourd’hui une force silencieuse mais impressionnante du devenir de notre Nation. Je suis engagée sur plusieurs fronts notamment auprès des communautés et des organisations de femmes et de jeunes, des structures internationales dont je suis membre. Mon expertise est sollicitée par des institutions pour des études liées à l’égalité des sexes, notamment la prise en compte du genre dans la planification des programmes et des politiques de développement, l’évaluation genre des programmes et des projets de développement, l’élaboration de stratégie genre pour les organisations ou les structures (publiques et privées), l’établissement du Profil genre des pays ; le renforcement des capacités des institutions et des structures sur les questions de genre.

Je suis le Point focal de WIN (Women Initiative Network) au Mali, une organisation internationale basée au Pays Bas et qui finance des projets axés sur l’épanouissement et l’autonomisation économique des femmes.

Par ailleurs, et comme je l’ai déjà annoncé tantôt, j’ai été la secrétaire permanente de l’ITIE Mali, un service rattaché au ministère des Mines et du Pétrole du Mali. Cette initiative lancée par l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair en 2002 et compte actuellement 52 pays membres. L’ITIE est une norme internationale qui vise à promouvoir la transparence dans la gestion des ressources pétrolières, gazières et minières. Mise en place par des gouvernements, des entreprises et des organisations de la société civile, cette norme a pour objectif de renforcer la bonne gouvernance dans le secteur extractif, L’ITIE est née d’une conviction partagée : les richesses en ressources naturelles doivent profiter aux citoyens et cela nécessite des niveaux élevés de transparence et de redevabilité.

A la tête du Secrétariat permanent (de 2017 à 2018) de l’ITIE au Mali, organe exécutif de l’Initiative, je m’occupais de la coordination des activités liées à l’ITIE( pour que le Mali puisse maintenir sa conformité avec cette Norme), de la gestion interne du secrétariat permanent et des relations avec l’extérieur évidement les partenaires et toutes les parties prenantes de l’ITIE. Donc en tant que secrétaire permanente de l’initiative, mon rôle était de veiller à l’application correctes des décisions du comité de pilotage appelé groupe multipartite et qui est composé de l’administration, de la société civile et des sociétés minières.

NYELENI Magazine : Etiez-vous à l’TIE par vocation ou par la force des choses ?

Mme Traoré Fatoumata : Je peux dire les deux, parce que je me suis intéressée depuis 2002 au secteur minier, quand j’étais à l’extérieur où j’ai eu à collaborer avec le Conseil de base des Maliens de Suisse dans le cadre d’un projet minier qui consistait à installer une raffinerie d’or au Mali entièrement financée par des bailleurs extérieurs. Malheureusement, après plusieurs années de suivi, ce projet n’a pas pu aboutir auprès du gouvernement. Toutefois, dans ma volonté de soutenir mon pays, j’ai beaucoup contribué à la recherche de financement pour plusieurs structures dans différentes régions du Mali. J’ai également milité dans une coalition sous régionale de défense des intérêts des pays vivant du secteur extractif dénommée AIMES. Par ailleurs, j’ai eu à participer à plusieurs rencontres régionales et sous régionales sur cette thématique. Encore étudiante, je travaillais à temps partiel pour l’état de Genève au Service des Tutelles des adultes (STA) en charge de la gestion et de l’encadrement des pupilles de l’Etat. Donc on peut dire par vocation, mais aussi par la force des choses.

NYELENI Magazine : Quels étaient vos ambitions réelles après vos études ?

Mme Traoré Fatoumata : Depuis l’obtention de mon diplôme en études de développement et même bien avant, certaines questions sans réponses me taraudaient l’esprit, notamment : Quel est l’apport réel des bailleurs extérieurs sur le développement individuel et collectif du citoyen malien ? Pourquoi sommes-nous témoins d’autant de milliards injectés dans nos régions et que nous ne percevons pas d’amélioration substantielle des conditions de vies des populations ? Quelle est la pertinence de tous les investissements au Nord du Mali, si les populations continuent à souffrir de la pauvreté ? Pourquoi le parcours d’une femme pour occuper et se maintenir à un poste est-il différent de celui d’un homme ? Pourquoi tous ces beaux discours sur la situation des femmes et l’absence d’une amélioration substantielle d’une majorité de femmes ? En quoi puis-je un jour être utile pour mon pays ?

Ce sont là, des idées qui me hantaient, car je voyais toujours à la télévision des informations sur les financements mais paradoxalement je constate la misère, la désolation et l’injustice autour de moi. C’est là que je commençais à me demander si mes études de droit me permettent réellement d’être utile à un pays confronté à un fort taux de pauvreté. Et j’ai commencé à m’intéresser à tout ce qui est question de développement individuel et collectif, ce qui m’a poussé à rechercher une bourse pour faire des études supérieures en développement. Donc, pour moi, tout ce qui touche aux questions de développement, de bonne gouvernance, de lutte contre la pauvreté, d’équité sociale m’intéressait au plus haut niveau. Mon ambition est de contribuer au rehaussement du niveau de vie des populations promues à vivre dans des conditions de vie digne et acceptable afin de jouer leur rôle de citoyens à part entière. Donc, tout poste qui concoure à l’atteinte de cet objectif m’intéresse et m’enthousiasme. Donc c’est très tôt que je me suis intéressée à ces questions, je crois que le chemin que je me suis tracée est de contribuer à la création de cadre et de conditions de vie meilleure à nos populations.

NYELENI Magazine : Avant d’atteindre ce niveau, avez-vous rencontré des difficultés dans votre vie ? Car à vous entendre tout semble être facile.

Mme Traoré Fatoumata : Oui bien sûr, comme tout personne, j’ai rencontré certaines difficultés. La première difficulté à laquelle j’ai été confronté dès le début, c’est le manque d’opportunité et de perspective d’emploi pour les jeunes sortants des universités. On se retrouve un beau matin avec son diplôme mais, sans ressource, sans emploi, et très souvent sans un soutien. Ensuite, avec mon ambition d’avoir une expertise sur les questions de développement ; je n’avais, ni les moyens, ni les possibilités de faire de telles études. Issue d’une famille modeste, on ne peut pas se permettre de m’envoyer à l’étranger et en même temps, le fait que j’étais une femme, parce que je suis d’une famille conservatrice où on estime que la priorité pour une fille est de fonder un foyer, pour ma famille, un voyage à l’extérieur représentait donc une menace à cette option qu’elle souhaitait le plus tôt possible, ne doit pas rester seule quelque part dans une ville. Juste une confidence : avant de venir à Bamako, quand j’ai eu le BAC, un conseil de famille s’est réuni pour décider s’il fallait me laisser venir continuer mes études à Bamako ou s’il fallait que j’arrête d’étudier et rester sur place à Tombouctou.

NYELENI Magazine : Y a t-il eu d’autres difficultés après vos études à Bamako ?

Mme Traoré Fatoumata : Les autres difficultés sont liées à mon parcours professionnel, en tant que femme, j’ai évolué dans un milieu hostile. Je parle d’hostile, parce que les femmes sont en minorité dans la majorité des secteurs d’activités où j’ai évolué. Il faut reconnaitre que le fait que vous êtes en minorité déjà fait que vous avez beaucoup de difficultés à émerger, beaucoup de difficultés à faire passer vos idées, à pouvoir exprimer votre point de vue ou que ce point de vue soit pris en compte ou accepter. Surtout si la majorité du personnel est composée d’hommes. Cela est valable pour tous les postes de responsabilité que j’ai occupé jusque-là.

En général, si une femme se trouve à un certain niveau de responsabilité, tout de suite on se braque, on pense qu’en tant que femme, elle ne mérite pas le poste soit elle ne doit rien leur dicter, soit on pense qu’elle n’est pas à la hauteur.

Mon profil de Spécialiste sur les questions d’égalité des sexes (le genre) n’a pas arrangé les choses car dans notre société la promotion du genre est mal perçue, Je suis vraiment intriguée par cette appréhension négative de la femme quand on connait les valeurs véhiculées sur la capacité des femmes dans notre société. Malheureusement, ce préjugé est à l’origine de beaucoup de difficultés même dans la gestion interne et aussi mes relations avec d’autres personnes.

NYELENI Magazine : Peut-on connaître les différents postes de responsabilité que vous avez occupé ?

Mme Traoré Fatoumata : J’ai ouvert le bureau de HELVETAS à Nioro du Sahel en 2006, comme Cheffe d’antenne, Conseillère en charge d’appui de proximité et de leadership féminin du programme de prévention et de gestion des conflits (PREGESCO). C’était mon premier poste de responsabilité au Mali, après une année au sein de l’administration suisse à Genève. HELVETAS suisse m’a recruté au Mali, où il intervient depuis trente ans, et n’a pas pu ouvrir une antenne à Nioro du Sahel, alors que cette structure couvre plusieurs zones de la région de Kayes; en fin 2008 j’ai obtenu un autre poste de volontaire des Nations Unies à Bujumbura au Bureau intégré des Nations Unies au Burundi (BINUB). Ensuite, j’ai été recrutée par le PNUD au Tchad pour un l’élaboration d’un programme genre et leadership féminin pour le ministère en charge du genre et des questions sociales. A partir de 2010, la Banque Africaine de développement (BAD) m’a fait appel comme expert international pour l’élaboration du Profil genre pays (PGP) du Burundi et à mon retour, j’ai occupé le poste d’Assistant régional de projets du Centre OMD (Objectifs du millénaire pour le développement) pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, j’étais en charge de la coordination des chefs de programmes, le suivi des projets Bonnie Potter axés sur le genre et la gestion des contrats au sein du département des ressources humaines. J’ai pu enfin, me stabiliser au Mali à partir de 2011, avec mon recrutement par le PNUD, et mise à la disposition du Secrétariat exécutif du Haut conseil national de lutte contre le SIDA (HCNLS), un service rattaché à la Présidence de la République où j’étais en charge des questions de genre et de droits humains pendant cinq ans. De ce poste, j’ai pu être nommée en 2015 comme secrétaire permanente du Haut Conseil des Maliens de l’extérieur (HCME), une organisation de la société civile de la diaspora malienne créée en 1991. En tant que premier responsable du Secrétariat exécutif, je coordonnais les activités du HCME représentée dans 64 pays à travers le monde. J’ai également à mon actif, plusieurs consultances pour le compte d’autres structures et institutions internationales comme le FAO, le PAM, le NDI, le SIPRI, AQ Consulting etc. et j’en passe.

NYELENI Magazine : Est-ce que Mme TRAORE a d’autres activités parallèles ?

Mme Traoré Fatoumata : je reste toujours engagée vis-à-vis de certaines organisations féminines et des associations de jeunes qui m’ont fait confiance qui sollicitent toujours mon accompagnement. Je suis tantôt marraine, tantôt Présidente ou membre d’honneur ou coach professionnel pour leur orientation stratégique. Et à chaque fois qu’on a besoin de mon appui conseil pour les orienter dans leur travail au quotidien. Je suis également membre de plusieurs associations de défense des droits humains au Mali et à l’extérieur.                                                    

NYELENI Magazine : Pour finir quel est le conseil que vous pouvez adresser aux femmes pour suivre votre exemple ?

Mme Traoré Fatoumata : Bon, Si j’ai un conseil à adresser aux femmes, c’est d’abord d’avoir confiance en elle-même, avoir confiance en ses capacités intrinsèques et être consciente de sa propre valeur. C’est vraiment le premier principe pour avancer et être une personne utile à soi-même et à son entourage, sa société ou son pays. Qu’elles sachent qu’avec la volonté, le courage et la persévérance, on peut tout réussir dans la vie. Ce n’est ni en s’apitoyant sur son sort, ni en blâmant les autres, ni en baissant les bras ou en fondant son espoir en quelqu’un qu’on peut atteindre ses objectifs.

Je pense que nos frères et nos sœurs doivent se donner la main pour briser ce que j’appelle une glace, quelle est cette glace ? C’est le caractère ancré de l’infériorité du sexe féminin et la faible évolution du statut de la femme. Certaines personnes vous diront qu’aujourd’hui que, toutes les barrières sont levées pour promouvoir le statut de la femme, mais ces personnes doivent comprendre que les questions d’inégalités entre les sexes sont beaucoup plus profondes car, elles vont au-delà des apparences et des belles déclarations. Il est important de souligner que la distribution de postes ministériels ou de directeurs, l’occupation de postes d’élues de la Nation ne suffisent pas pour parler d’épanouissement des femmes. Tant que l’exercice d’une activité génératrice de revenus par une femme dépendra de son entourage, tant que le choix d’un centre de santé ou de la décision de se soigner ou de soigner son enfant dépendent d’une tierce personne, tant que le fait de disposer d’une portion de terre ou de jouir de ses biens relèvent d’une autorisation expresse de la communauté ou du conjoint, nous devrions savoir que nous privons une majorité de femmes et de filles à s’épanouir,

Cela est encore une réalité dans beaucoup de communauté, je le sais et une majorité de femmes connaissent les problèmes que nous vivons au quotidien. Les inégalités de genre sont perceptibles dans nos façons de réagir, nos regards, nos mentalités et notre comportement au quotidien qui empêchent une majorité de femmes de jouir pleinement de leurs vies. A titre illustratif, le regard de la société sur une femme séropositive n’est pas le même que sur un homme séropositif, il en est de même sur une femme célibataire et un homme célibataire. Cette façon de penser et d’agir doit cesser, car il est temps que nos sociétés incarnent des valeurs à jour au bénéfice de la communauté entière. Quand on parle d’égalité, il ne s’agit pas d’égalité de force ou de similitude morphologique, Il s’agit d’une égalité d’âme, de valeurs et de chances dans notre vie afin de permettre à chaque être humain de révéler et de jouir pleinement de son propre potentiel.

Donc, l’appel que je lance aux femmes mais aussi aux hommes car nous sommes complémentaires, Comme le dirait Victor Hugo : «…l’homme est capable de tous les héroïsmes et la femme de tous les martyres, l’héroïsme ennoblit, le martyre sublime… ». Ce n’est pas pour rien que Dieu a créé l’homme et la femme, puisque nous ne pouvons rien changer à cela, nous devons composer avec.

Si vous jetez un regard autour de vous, force est de constater que les pays les plus avancés sont ceux où les femmes et les enfants sont traités avec égard et dignité.

Pour terminer, je dirais aux femmes, ayez confiance en vous-même et battez-vous pour vos ambitions et vos convictions profondes. Comme le dirais l’autre, seul le travail libère l’Homme. Tenez-vous bien, il s’agit bel et bien de l’homme et de la femme.

Propos recueillis par Hervé N’depo      

2 thoughts on “Mme TOURE FATOUMATA TRAORE : Une Tombouctienne au cœur du développement

  1. Bonjour, merci infiniment de cette analyse brillante et convainquante de Mme Touré. D’abord son parcours, ses expertises et les expériences cumulées aux niveaux national et international en disent loin. J’ai bien apprécié comment elle définit le concept genre et comment elle pose et traite la problématique. En revanche, je considère qu’il y a beaucoup dans ce domaine au Mali et il importe de mesurer le chemin parcouru même si on peut comprendre l’impatience des uns et des autres. Avec l’éducation et l’emploi des femmes, les choses vont vite évoluées.
    Pour ce qui l’a question foncière dans les zones rurales, reconnaissons aussi que la terre appartient à la famille élargie. Malheureusement, le chef de cette famille est pour l’instant un homme.
    Merci

    1. Merci bien Mam, on fera de notre mieux pour aborder toutes les questions en rapport avec la problématique Genre.
      Merci pour la lecture et le commentaire.

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